Eve 2050

EVE 2050

Une soudaine prise de conscience

Par le Dr. Jacques MATEU.

 

— Bonjour Docteur!

— Bonjour Eve! Quel plaisir, quel bonheur de vous revoir après tout ce temps… Vous n’avez pas changé. Combien de temps que nous ne nous sommes pas vus?

— Il y a 30 ans environ, peut être plus. Vous étiez jeune chirurgien plasticien récemment installé.

— 30 ans déjà… Incroyable! Oui, c’était mes débuts alors qu’aujourd’hui approche l’heure de la retraite… Moi, j’ai changé. Mais vous, absolument rien, pas une ride, pas un relâchement, on dirait que vous avez toujours 20 ans!

— Oui, dit Eve sur un ton pensif. Le masque a toujours 20 ans, le corps apparent est toujours celui d’une enfant, mais les années ont laissé leur empreinte en moi. Bien cachée certes, invisible au regard des autres, mais tellement présente…

— Quelle tristesse dans la voix! Pourtant, telle Dorian Gray, le temps ne semble avoir aucune emprise sur vous! Votre visage ne révèle nulle trace d’état d’âme, votre corps ne porte aucun stigmate de l’âge… La vie vous a dotée d’une éclatante beauté, d’une éternelle jeunesse. De quoi vous plaignez-vous, Eve 2050?! Et qu’attendez-vous de moi?

— Je voudrais revenir à la femme d’avant, Docteur… Revenir à cette femme consciente de sa finitude, heureuse de sa condition humaine et de sa texture charnelle qui comptait avec le temps et ne trichait pas avec la nature.

Le chirurgien l’écoutait attentivement, plein d’empathie pour cette Eve tellement belle, mais tout à la fois tellement triste – femme transhumaniste en quête d’humanité, cyborg en proie à un étrange malaise face à l’intrusion grandissante de la technologie au cœur du « vivant ».

 

Eve 2050 avait une silhouette svelte, élancée, plusieurs fois affinée, sculptée par lipoaspiration, et remodelée par lipofeeling. Seins et fesses avaient été augmentés, restructurés par incorporation d’implants en gel de silicone, qui donnaient à son corps un contour de statue d’une fermeté marmoréenne. Gainant son tronc, un exosquelette composé d’une sorte de plexiglas translucide lui conférait une posture princière et une brillance étincelante, tout en lui assurant une solidité et une force démultipliée. Ses bras et ses jambes laissaient voir une musculature élégante, effilée et galbée, lui donnant une allure féline et puissante, bien qu’adoucie par une peau satinée légèrement hâlée. Une énergie juvénile irradiait de ce corps sculptural. Quant à son visage, il avait un modelé parfait, et une discrète artificialisation le dotait d’une subtile étrangeté qui ne pouvait laisser personne indifférent; lifting et rhinoplastie, implants de pommettes, injections de microgreffes de graisse et de plasma enrichi en plaquettes, injections de toxine botulique avaient concouru à la naissance de ce visage d’une beauté iconique. Son regard, augmenté par l’inclusion d’implants lui procurant la vision nocturne d’un chat, et modifié par l’apposition de lentilles colorées nécessaires à l’analyse permanente de ses paramètres biologiques, amplifiait cette impression d’irréalité, de femme 2.0 venue d’un ailleurs, d’être figé dans ses traits de jeunesse nimbée d’étrangeté.

 

Comment en était-elle arrivée là? Par quels chemins insidieux? Tout avait commencé avec ce chirurgien plasticien, alors qu’elle avait à peine 35 ans. Elle l’avait consulté pour corriger son air fatigué et prématurément fané qu’elle ne supportait plus; le miroir lui renvoyait une image qui n’était pas elle. Elle qui se savait pleine d’allant, d’une énergie débordante. Comment restaurer l’harmonie psychosomatique sinon par une chirurgie faciale bien conduite? C’est ainsi qu’elle avait franchi le pas et accepté l’idée, jusque là impensable, tabou, qu’elle pouvait « prendre la main » sur sa corporéité et consentir à l’intrusion de la technique en sa chair. Une brèche avait alors été ouverte dans le domaine de l’interdit, un premier pas dans le champ de la transgression avait été accompli. Pourquoi désormais ne pas aller plus loin? C’est ainsi que les interventions chirurgicales se succédèrent en cascade, au gré des avancées scientifiques et médicales dans la sphère transhumaniste.

 

C’est d’abord avec curiosité et amusement qu’elle s’était fait implanter des puces électroniques sous la peau afin d’induire des actions à distance : ouverture de portes, contrôle d’appareils (télévision, système audio, percolateur, lumières…). S’équiper d’objets connectés était pour elle devenu un jeu. Son univers domestique s’était enrichi de robots de tous types et d’une utilité indéniable, mais dont la multiplicité grandissante laissait craindre l’enracinement sournois d’une addiction, d’une dépendance malsaine aux nouvelles technologies. Tout cela se développait touche après touche, si progressivement et si insidieusement que, dans sa fascination, Eve ne s’apercevait pas des transformations majeures qui s’opéraient en elle et autour d’elle.

 

Ces technologies avaient été tellement médiatisées, tant de gens y avaient accès, qu’elles en étaient devenues totalement banales. La technique faisait partie intégrante du quotidien, influençant la manière de penser le vivant, d’envisager la vie : « artificiellement ». Comment Eve aurait-elle pu envisager de vivre sans connaitre son patrimoine génétique? Depuis de nombreuses années, le séquençage génomique était accessible à tous et permettait à chacun d’anticiper les pathologies; ainsi, rien de plus simple que d’opter pour une thérapie génique bloquant l’expression d’un gène défectueux ou le remplaçant grâce au système CRISPER/Cas9, véritables ciseaux biologiques. Comment aurait-elle pu se passer des nanotechnologies? Technologies de pointe, raisonnant au milliardième de mètre, désormais monnaie courante – notamment avec ces nanorobots qui pouvaient instiller des nanomédicaments au cœur de cellules malades ou effectuer des réparations au sein d’organes lésés. Et que dire de toutes ces biotechnologies en pleine expansion : techniques de reprogrammation biologique à partir de cellules souches, confection d’organes ou de structures tissulaires de rechange par imprimante organique 3D à partir de cellules pluripotentes… Tout cela faisait paraître le corps humain comme un ensemble organisé de pièces détachées, rien de plus que de la mécanique mêlée à de la chimie. Quant à l’informatique, elle régnait en Maître sur la sphère du vivant : données numériques, big data semblaient régir la marche du monde. Couplée aux autres technologies, elle avait permis de pénétrer au cœur des sciences cognitives, et d’apporter une compréhension totale du fonctionnement du cerveau humain, conduisant à des avancées décisives en matière d’intelligence artificielle. Toutes ces technologies désormais courantes, regroupées sous l’acronyme de NBIC – nanotechnologies, biotechnologies, informatique, sciences cognitives —, financées par Google, Apple, Facebook, Amazon, nouveaux maîtres du monde regroupés sous l’acronyme de GAFA, faisaient partie intégrante du quotidien d’Eve 2050. Devenir plus fort, plus intelligent, plus beau et vivre plus longtemps, voire indéfiniment, étaient désormais des ambitions banales.

 

Cela n’avait en rien choqué Eve 2050, jusqu’au jour où sa fille Élise vint lui annoncer qu’elle attendait un enfant. La notion de vie essentielle, de vie originelle reprit alors toute sa force ontologique : la nature ressurgissait soudain et reprenait ses droits. Eve était sur le point d’exulter de joie, et Élise poursuivit : « Bien sûr, il n’est pas question de grossesse, j’ai opté pour une fécondation in vitro à partir d’ovocytes et de sperme congelés, de sélection d’embryons et de développement en utérus artificiel. » Eve 2050 était abasourdie. Comment sa fille pouvait-elle s’être à ce point éloignée de cette part de son identité féminine qu’était pour elle la maternité avec tout ce qui s’y trame de transmission mémorielle, de création de liens affectifs charnels, de don de vie qui se met à pulser comme par magie. Eve 2050 prit soudain conscience du point de non-retour qu’elle avait atteint, si doucement qu’elle n’y avait pas pris garde. Une avalanche de questions l’assaillit alors : Élise n’était-elle pas en train de franchir le pas de trop? Une vie sans fin n’était-elle pas une vie vide de sens? Le transhumanisme était-il un humanisme? Et si oui, où en situer les limites?

 

Le chirurgien regardait Eve 2050 avec un sourire triste, plein de compréhension et d’impuissance. « Vous ne pouvez plus faire marche arrière, Eve, mais crier “Halte!” au monde avant qu’il ne soit trop tard ».